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Une libertaire peut-il déclarer sa candidature à une élection présidentielle ? 

" L'abstention, plus éthique que politique, n'ayant pas plus fait ses preuves que la participation électorale pour l'avènement d'un autre futur, tous les choix tactiques sont possibles et respectables. Tu nous proposes une sorte de social-démocratie libertaire. Une idée d'ailleurs qui fait son chemin. N'ayant pas de mandat électif, et n'en ayant jamais eu d'autres que syndicaux, je ne peux pas te donner ma signature mais te souhaite néanmoins bon courage dans ton entreprise car il en faut. Fraternellement. "         Courriel de Pierre BANCE à Daniel ADAM, le 23 juillet 2016.


Précision liminaire : la liberté connote positivement le terme de « libertaire » alors que le refus du pouvoir, sous toutes ses formes, définit négativement le mot « anarchiste ». Je les emploie indifféremment, quelle que soit la connotation.

Pour moi, l' anarchie veut simplement signifier qu'il n'existe pas de « principe premier », et donc de « prérequis» à un ordre social prédéterminé. Le refus de vote électoral est une fausse dérobade pour définir un anarchiste, car il doit être contextualisé pour exprimer le pluralisme social. Toute théorie complexe à vocation totalisante est susceptible de fonctionner comme un cheval de Troie de l’erreur. Plus la théorie est géniale, plus les erreurs qui s’y lovent, risquent de passer inaperçues et de peser lourdement. Lorsqu’on est ébloui, la vue se brouille. Donc, quand elle se propose de rendre intelligible le fonctionnement de l’homme et/ou de la société, toute théorie est inévitablement réductrice par rapport à l’individu.

Selon l’argument classique que développe Rousseau dans le « Contrat social », le vote n’est qu’une « soumission à l’autorité par délégation de souveraineté ». Il serait effectivement contradictoire d'être libertaire et de se présenter à une élection sollicitant un tel mode de suffrage, car Rousseau aliène le citoyen dans la souveraineté et le sujet dans l’État. Dans cette assertion, la lettre qu’Élisée Reclus adressa à Jean Grave, le 26 septembre 1885., est sensée clore le débat : « Voter, c'est abdiquer ». Bien que voter ou s’abstenir n’a jamais rien changé, c’est un mensonge institutionnel de faire accroire que le BIEN COMMUN va sortir d’une urne. Historiquement, tous les acquis sociaux ont été conquis par le peuple de la rue, même si toutes les insurrections comme celle de 1848 ou de la Commune de 1871 ont été réprimées dans le sang. Ce prix du sang oublié n’est pas celui d’un droit de vote. Est donc un « piège à cons » toute élection qui exclut le peuple des décisions politiques. Le véritable pouvoir du peuple passe nécessairement par l’application de la démocratie directe, la collégialité et la rotation des charges, et surtout le tirage au sort, à partir de listes électorales de volontaires, représentant la diversité des situations individuelles.

Bien que chacune ou chacun soit porteur de sa propre représentation intellectuelle, nous vivons nos singularités dans un « monde commun », sans distinction d'origine, de croyance, de sensibilité politique ou de couleur de peau. D'où une immense responsabilité : ma liberté commence là où commence celle de l' autre, contrairement à la bonne conscience qui voudrait que cette liberté s'arrête là ou commence celle de l'autre ! Le piège de l'individualisme est dans ce credo égoïste. La liberté individuelle mène à la barbarie si on reste à la définition « s'arrête là où commence celle des autres », car c'est opposer l'individu à la société dans laquelle il vit, ce qui est un concept dans l'ordre parfait de l'idéologie de l'État. Ce qui anime un anarchiste est un certain comportement individuel et collectif, né d'un monde pratique et non de celui des « idées » : entraide, autonomie, autogestion, insubordination, consensus, etc. C'est à ce titre qu'il est impossible, dans l'ordre social anarchiste, de désespérer des situations et des hommes. Ne sont donc pas anarchistes ceux qui le beuglent par mégaphone, ou par des commentaires à l'emporte-pièce !

La satisfaction des besoins fondamentaux, comme la nourriture, le logement ou la sécurité personnelle, sans oublier le temps libre pour aimer, réfléchir et créer, existe sur tous les continents, dans une commune aspiration à ne pas mourir de faim, de froid ou de désespoir. Quand bien même une culture détermine nos intérêts et nos désirs, elle ne peut nous conditionner à nous désintéresser complètement de notre bien-être physique. L’essence de l’Homme, produit de l’évolution de son espèce (et du « désir de persévérer dans son être » - Spinoza), ne se réduit pas seulement à « l’ensemble des rapports sociaux » (Marx - Thèses sur Feuerbach, VI ), comme la pensée marxiste ordinaire le prétend avec une constance aveugle. L' intégration de l'homme dans la société n’est pas la suppression de l'individu en tant qu'être autonome. Nous possédons collectivement une puissance d’exister indissociable des interactions avec le réel qui nous entoure. C’est la liberté-nécessité de Spinoza, pour qui « ce droit que définit la puissance de la multitude, on l’appelle généralement souveraineté. (…) S’il existe une souveraineté absolue, c’est bien celle que détient la multitude entière. » (Le Traité Politique)

Depuis la légende dorée de la Révolution de 1789, ces « droits de l'Homme » sont indissociables de ceux du citoyen, même si certains animaux sont plus égaux que d’autres dans notre ferme républicaine. Rousseau définissait la citoyenneté comme la réduction d’une existence individuelle et biologique à une existence partielle, c’est-à-dire conditionnée par le tout auquel appartient l’individu. Pour Robespierre, grand lecteur de Rousseau, le citoyen, individu à égalité de droits, est à la base de la République. Après l’insurrection populaire du 10 août 1792 et parce que « le grand nombre a droit au chapitre » (Robespierre), la Constitution de l’an I (1793) adopta le principe du suffrage universel masculin, en associant le mécanisme de la représentation à l'idéologie de la souveraineté nationale (le peuple). Condorcet, lecteur de Voltaire et élève d’Alembert, bien que défenseur de la volonté populaire et de l’égalité de la femme, pensait en mathématicien quand il énonça, en 1785, qu’on ne pouvait confier « l’élection qu’à des hommes très éclairés », ou à défaut n’admettre comme candidats « que des hommes dont la capacité soit assez certaine pour mettre à l’abri d’un mauvais choix ». On revint au suffrage censitaire dès 1795, pour qui la richesse était synonyme de responsabilité, et donc de compétences. Le suffrage universel masculin ne fut mis en œuvre qu’avec la révolution de 1848, elle-même née de la grave crise économique de 1846. Ce couple du citoyen et du représentant est toujours au fondement de notre système politique actuel. Hypocritement construit sur le mensonge d’une souveraineté représentative du peuple, notre république se singularise principalement comme une une PLOUTOCRATIE (pouvoir de l'argent) gouvernant nos vies par une OLIGARCHIE, qui sert en se servant ! Ces oligarques ne sont ni de droite, ni de gauche, ni du centre : ILS SONT EUX !

La Révolution de 1789 est inachevée. Cette crise politique, matrice de configurations contradictoires, est très mal comprise par les anarchistes. Pour qui la démocratie directe ne se réduit ni à l’élection ni à toute autre forme de consultation (du référendum à la rue), l’étude de la Révolution française est indispensable. Ainsi, la « conspiration des Égaux » (1796), animée par Gracchus Babeuf était une réaction « anti-étatiste ». Dans la continuité de l’action radicale des « Enragés » (1793) et de la « Société des Républicaines Révolutionnaires » (1793), en faveur du peuple et du féminisme , les « Égaux » visaient à substituer à l'égalité politique l'« égalité réelle ». Pour les « Enragés » et les « Egaux », la citoyenneté de Rousseau et de Robespierre leur était illusoire, en vertu même des principes déifiés de liberté et d’égalité, puisque le Peuple subit une servitude sociale et économique. Par conséquent, l’élection n’assure qu’une égalité et une liberté formelles, contribuant à dissimuler et à maintenir les inégalités réelles. l’affirmation d’une tendance des Lumières prônant l’autorité supérieure de la raison et de la nature, exigeant l’abolition des privilèges et de l’esclavage, réclamant une société d’égaux et de démocratie

Ces révolutionnaires posaient en actes un certain nombre de problèmes auxquels nous nous heurtons encore aujourd’hui. Il est inconcevable, par exemple, d'exercer sa citoyenneté sans la garantie effective des droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux que soulignèrent BAKOUNINE et MARX :

« De même que les chrétiens sont égaux dans le ciel et inégaux sur la terre, les membres du peuple pris chacun dans leur singularité sont égaux dans le ciel de leur monde politique et inégaux dans l’existence terrestre de la société » (Karl MARX, Critique du droit politique hégélien)

« Je suis un partisan convaincu de l’égalité économique et sociale, parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront jamais rien qu’autant de mensonges » (BAKOUNINE Qui suis-je ?).

L’historienne Madeleine Rebérioux a forgé le concept de « citoyenneté sociale », lors de sa présidente de la Ligue des Droits de l’Homme de l’Homme (de 1991 à 1995) et du Citoyen, afin de rappeler combien l’exercice des droits civiques et politiques était déterminé par les conditions de vie et les positions sociales dans un monde pratique. De ce point de vue, l’instauration de la Sécurité sociale en France constitue non seulement une conquête sociale, mais aussi une conquête démocratique, permettant à chacun d’exercer sa citoyenneté à l’abri des aléas de l’existence.

Dès lors, la candidature d’un anarchiste à une élection clarifie ce qu’est la politique pour lui, car elle concerne l'ensemble de l'organisation sociale, mais également que tout dans cette édification ne relève pas de la politique, même si notre comportement est conditionné, donc manipulé.

Nous subissons, en le créant inconsciemment, un « système de pensée » qui organise juridiquement, historiquement et subjectivement notre cadre de vie. L’État et les corps spécialisés ne sont pas des contraintes extérieures à l’individu. Si la fonction de l’État est d'imposer des règles au sein d'une société, celle des « corps spécialisés », comme la justice, la police, l’éducation, la santé, les mass-medias, etc., est de veiller à leur respect et de garantir la pérennité des conditions de la reproduction. L’État structure politiquement l’organisation sociale, et les corps spécialisés (Appareils Idéologiques d’État) assument la fonction politique de l’assujettissement. Cette complexité du social est une constante historique, car toute politique donnée est l’invention et la diffusion d’une conception d’un ordre normatif donné de la société. 

Ma critique politique est donc également une critique des idéologies. Ma candidature s’inscrit dans un mouvement irrépressible de la pensée libertaire vers l’exploration du pourquoi et du comment de l’organisation de notre « monde commun ». Comme la conscience d’appartenir à l’espèce humaine est le seul point fixe dont nous disposons, mon engagement repose sur l'affirmation qu'un Homme en vaut un autre. D’un point de vue philosophique et pratique, c’est un invariant inaliénable. Animal politique, individu se socialisant collectivement, je suis le produit et l'acteur d'une Histoire, transcendée plus ou moins rationnellement. Anarchiste, et refusant de parvenir, je réponds simplement à ce qui m’interpelle : comment, à partir de soi, concourir à faire changer les choses dans un monde qui nous est commun, en recourant à la fumisterie du suffrage universel ? 

« Le suffrage universel est un droit avant d’être l’exercice légal et régulier de la raison cultivée […] Il ne faudrait pas laisser dire un seul instant que son principe ou sa valeur peuvent dépendre de l’état intellectuel de tout un peuple, car cet état intellectuel nul n’est en possession de le mesurer. » Gambetta, Discours au congrès de la Ligue de l’enseignement en 1881, in Discours et plaidoyers politiques de Gambetta (1883