SUR LES AIDES AUX ENTREPRISES PRIVATISÉES


« Je vous dirai comme milord d’Albemarle à Lolotte, qui admirait l’éclat d’une belle étoile : “Ah ! mon amie, ne la louez pas tant, car je ne saurais vous la donner.” »   Diderot[1]

    Dans les périodes fastes, les sirènes libérales ont coutume de vilipender l’interventionnisme étatique. Pourtant, lors des crises aiguës répétitives que traverse le capitalisme en ces temps où s’effondre lamentablement la loi de la valeur, c’est sans la moindre vergogne que les mêmes voix implorent le secours de l’État. On voit alors ce dernier, naguère renvoyé aux poubelles de l’histoire, en ressortir dans toute sa gloire pour renflouer la gestion calamiteuse de ses diffamateurs.

         N’est-il pas miraculeux que nombre d’entreprises obtiennent soudainement des subventions prodigieuses sur fond de logiques ridiculement fantaisistes ? Car voici surgir de nulle part des sommes introuvables pour financer la santé et l’éducation publiques, la recherche scientifique et autres broutilles aux yeux de la raison capitaliste.

          Un soupçon se cristallise alors au tréfonds de la conscience : se pourrait-il que ce phénomène hallucinatoire se produise aux dépens des contribuables ?

          Rappelons que, sous prétexte de compenser les pertes censément dues à la crise sanitaire du printemps 2020 et de relancer l’économie, l'État français a accordé une aide de 7 milliards d'euros à Air France, et de 5 milliards à Renault. La SNCF a demandé à son tour un plan d’aide. À qui le tour ? Il est pourtant bien illusoire de penser que le coronavirus est la cause de l’actuelle phase critique que connaît l'économie : il est un des multiples facteurs exprimant, tout en le palliant, le déclin inexorable du capitalisme, tel que la révolution micro-électronique a commencé à l’accélérer dès les années 1970 en supprimant massivement le travail, autrement dit la substance même de la valeur.

      C’est en tout cas ainsi que les États renflouent une dette privée globale vertigineuse. On camoufle habilement cette malversation en imputant la gabegie à « La » dette, une entité mystérieuse dont on ne dit jamais de quoi elle se compose, mais qu’on qualifie de publique de manière à incriminer une population (vous et moi) qui n’en est aucunement responsable. Au total, aujourd’hui comme hier, cette même dette s’accroît indéfiniment, et peut être invoquée comme le problème national qui conditionne tous les autres : c’est en son nom que se justifie la réduction drastique des dépenses publiques, dont celles de la santé, et c’est sous prétexte de la rembourser que se généralise la privatisation des entreprises encore rentables qui subsistent sous nos latitudes. Elle présente en outre l’avantage d’occulter les « dommages collatéraux » qui étaient et restent liés à une économie devenue transnationale.

       Bref, l’État et le marché, loin d’être antagonistes comme il est de bon ton de le croire, se révèlent fondamentalement pour ce qu’ils sont : les deux faces du même système mafieux[2]. Tout est une question d’opportunité pour se montrer caché sous un visage ou l’autre. 

        Un cas d’école

       Prenons le cas de Renault.  Le 15 janvier 1945, après avoir activement collaboré à l’effort de guerre allemand, les usines Renault sont saisies par le gouvernement provisoire et nationalisées sous le nom de Régie nationale des usines Renault.

       La Régie devient une société anonyme à capitaux d'État par l'adoption de la loi du 4 juillet 1990 avec des restrictions du contrôle étranger.

       En juillet 1996, Renault est effectivement privatisé à la suite d'une cession par le gouvernement Juppé de 6 % du capital au noyau dur des actionnaires, essentiellement des banques et groupes d'assurance français, par le biais d'une vente de gré à gré.

       L’entreprise étant alors éminemment rentable, il est peu probable que ce soit au profit de l’imposable que cette braderie ait été opérée. En matière de politique économique, tous les « partis de gouvernement » garantissent obstinément une continuité sans accroc : ce que le sémillant Juppé a fait, le funèbre Jospin aurait connu tant de joie à le faire[3].

       Dans les années 2000, Renault s’internationalise. La société s’engage alors dans une large délocalisation des moyens de production : entre 2005 et 2010, la production en France baisse de plus de la moitié ; en 2010, la part des voitures particulières fabriquées par Renault sur le territoire national est inférieure à 20 %. En 2010, les deux tiers des véhicules Renault immatriculés dans l’Hexagone sont produits à l’étranger.En 2019, la société affiche pourtant une baisse de bénéfice de 50 % entre janvier et juin. En février 2020, elle annonce un affaissement de son chiffre d'affaires de 3,3 % en 2019 (pour 3,8 millions de véhicules vendus, soit –3,4 % par rapport à 2018) et accuse pour la même année une perte de 141 millions d'euros.

       En fait, les aides étatiques ont seulement couvert les erreurs de gestion et de stratégie commerciale de l'équipe de Carlos Ghosn. Les suppressions d’emploi induites par cette politique calamiteuse sont de la sorte, comme elles le sont toujours, objectivement cautionnées par les gouvernants successifs.

         Citons à cet égard un épisode exemplaire de la saga Renault remontant à 1997, l’affaire Vilvorde, qui laissera au final 3100 personnes sur le flanc. Yo-yo Jospin est alors le premier de cordée de la bande de Pieds nickelés qui s’affiche au pouvoir en tant que « Gauche plurielle »[4] (Parti communiste français, Parti socialiste, Parti radical de gauche, Mouvement des citoyens et Verts). Au mois de juin, il démontre absurdement, sur le ton pince-sans-rire qui était le sien, que lui et ses acolytes ne servent strictement à rien, sinon à tout accepter des injonctions « économiques » : « J'ai demandé à mon cabinet de regarder ce problème. […] C'est une question dont je suis amené à me saisir. J'ai une sensibilité et une opinion en tant que responsable politique, mais je ne peux pas apporter une réponse à une question industrielle. »[5].

       Enfin, en avril dernier, l’État accorde à Renault un prêt de 5 milliards d'euros d’argent public afin de lui permettre de faire face à la crise de la Covid-19, alors même que l’entreprise est citée dans le scandale des « Malta Files », documents impliquant certains groupes et gros clients (PSA, Auchan) fraudant le fisc français[6]. Mais il n’est pas d’usage que les gouvernements fassent la fine bouche avec les riches et les puissants.

 
     Remarques ingénues


     Il paraît certes naturel que l’État vienne en aide à une entreprise dépendante de lui ou placée sous son contrôle lorsque que cette dernière connaît de graves difficultés.

    Mais comment justifier des prêts considérables, octroyés sous des conditions que l’on sait fictives – et que l’État lui-même aura curieusement oubliées dans quelques mois, dans quelques semaines, dans quelques jours, si ce n’est déjà fait –, à une entreprise privatisée en 1996, et qui depuis bénéficie exclusivement à des intérêts particuliers ?

   Dans les périodes fastes, quelle entreprise privée gratifia-t-elle jamais les finances publiques d’une part de ses plus-values ? Que nenni, elle les réserve intégralement à son fonctionnement propre et à ses actionnaires.

 Cette générosité traditionnelle autant qu’unilatérale paraît d’autant plus aberrante que, malgré son habituel cynisme, le babillard Macron ne peut pas aujourd’hui arguer de la défense de l’emploi sur notre territoire, vu les délocalisations conduites par Renault de par le monde, et la détermination de cette entreprise à supprimer au plus tôt 5000 postes de travail en France.

   Mais en réalité, et plus généralement, les aides d’État ont toujours accompagné des restructurations, c'est-à-dire les uppressions d'emploi au nom de la compétitivité. Un exemple intéressant est celui du « constructeur » PSA, qui dégage plus de profits, non à partir de la production automobile, mais des achats opérés par ses clients via sa filiale de crédit automobile, PSA Finance. En 2009, PSA avait déjà reçu un prêt de 3 milliards d'euros, tout comme Renault, dans le cadre du « pacte automobile » de l’ineffable Sarkozy. Elle a été sauvée en 2013 par une garantie de l'État de 7 milliards d'euros, sans aucune contrepartie pour les clients et les salariés de la marque.

 
Questions naïves

Quel est ce personnel politique qui dispose ainsi impunément des biens de la collectivité ?

Qui procède à son élection et se dit représenté par lui ?

Qui sont les éternels cocus de l’histoire ?

 
    Le 29 mai 2020

@  Corédigé avec Gérard Dressay de la Boufette

                                                                    


[1] Lettres à Sophie Volland, 18 octobre 1760.
[2] Le Crédit d’impôt sur compétitivité et emploi (CICE, transformé depuis le 1 janvier 2019 en un allègement de cotisations sociales) et le Crédit impôt recherche (CIR) ont amputé les caisses de l’État de près de 18 milliards d’euros par an, depuis le 1er janvier 2013, tout en favorisant l'évasion fiscale des multinationales. Tout ce fric est détourné de sa vocation : avec ce qu’il faut bien qualifier de vol, adieu crèches, écoles, centres culturels, maisons de retraite, services d’urgence… 
[3] Comme le fringant Fillon, alors premier ministre, le déclarait fort pertinemment en 2009 : « La vérité, c’est qu’en 1997, la majorité de gauche a été élue sur un programme de gauche, et c’est elle qui a fait le plus de privatisations dans l’histoire de notre pays. » (https://www.lemonde.fr/blog/decodeurs/2009/11/16/jospin-a-t-il-plus-privatise-que-la-droite/)
[4] En signant les accords de Barcelone en mars 2002, cette « gauche » a ouvert la boîte de Pandore de la reforme des retraites et celle du Code du travail (au nom de la  « flexi-sécurité »).
[5] https://www.liberation.fr/futurs/1997/06/07/jospin-n-a-pas-de-solution-industrielle-pour-vilvorde_207636.
[6] https://multinationales.org/Les-arrangements-fiscaux-de-Renault-PSA-et-Auchan-a-Malte