Et le temps passe...

Chronique du désatre


«  “L’âme humaine n’a pas une existence qui puisse se détacher de ce monde sensible ; elle n’existe que pour autant qu’elle lui est reliée et qu’elle reste constamment en communication avec lui.” Il est donc étrange à la réflexion que nous le traitions comme nous le faisons ; que nous le désolions et l’empoisonnions comme nous le faisons, que nous l’enlaidissions et le submergions comme nous nous voyons le faire, que nous l’acidifiions ainsi qu’on s’y emploie ; si c’est à nous-mêmes aussi »

Baudouin de Bodinat, Au fond de la couche d’ozone, p.139-140).

     Il y a belle lurette que l’humanité a déclaré la guerre au vivant. Et elle a tout lieu de se réjouir : elle est en passe de la gagner.

     Il n’est pas même besoin de penser politiquement l’état du monde. Il suffit de porter les yeux sur la friche industrielle qui constitue désormais notre cadre de vie, de comptabiliser les espèces disparues ailleurs que dans des zoos, de rencontrer le regard vide du passant qu’on croise ou de contempler l’accablement qui se reflète quotidiennement dans le miroir.

     Partout, et jusque dans les rares lieux où persistent des vestiges de vie, là où la nature donne encore l’illusion d’être semblable à elle-même, il n’est désormais plus possible d’ignorer que c’est foutu. Et l’angoisse ambiante est tellement oppressante, la nullité des représentations qui sont censées nous en distraire est à ce point désolante, qu’on voudrait parfois que c’en soit enfin fini.

    Qui a mis cette aspiration à la désolation dans la tête des hommes ? Personne sans doute. Il est à craindre que le goût pour la mort soit consubstantiel à l’être humain, voire intégré au vivant. Mais il fallait que cette propension fût solidement ancrée dans toutes les têtes pour que nul sur Terre se trouvant en pouvoir de le faire, qu’il ait fermé les yeux ou qu’il les ait gardés grand-ouverts sur ce qui se passait, ne s’y soit en fait jamais opposé.

    Toutefois, il est loisible à chacun de mettre un nom sur cette frange d’humanité qui a favorisé, cultivé, exploité, programmé cette danse de mort et qui la mène tambour battant, parce qu’elle y voyait et continue d’y voir matière à profit – quoi qu’il advienne. C’est le monde marchand sous sa forme « cristallisée » la plus pure : le capitalisme.

    L’ironie veut que l’entreprise remonte à la Renaissance et qu’elle ait pris son essor sous le règne des Lumières. Elle veut encore que l’économie, qui jadis désignait la manière d’assurer les conditions du mieux-être des hommes, n’exprime plus depuis lors que la théorie de cette marche mortifère, sous une appellation aux odeurs faisandées de liberté : le libéralisme.

     Mais le capitalisme a mis le monde dans un tel état, il a saccagé les consciences et la réalité humaine à tel point, qu’il est sans doute bien vain de stigmatiser devant le tribunal de l’apocalypse prochaine les maquereaux aux mille visages qui prostituent notre existence.

    N’importe. Crions au moins notre dégoût. Et puisqu’il semble que ce soit le destin des générations prochaines de payer la note, offrons-leur du même coup l’amère satisfaction de rendre la honte encore plus honteuse en la criant sur les toits. 

Le capitalisme se développe sur la base d'une opposition entre richesse matérielle et richesse abstraite. La richesse matérielle est composée des diverses valeurs d'usage, renvoyant...Lire la suite


    Un de mes amls ne comprend pas pas qu’une analyse économique puisse déboucher sur une critique de l’économie. Et encore moins de faire le procès du régime représentatif en se présentant à une élection ! Dans la lignée de Guy Debord (La société du spectacle), il affirme qu' on ne saurait combattre l’aliénation sous des formes aliénées.

     Or, ce qui me singularise comme anarchiste c'est qu'il n'existe pas de principe premier ni de prérequis à l'organisation humaine. C'est mon interprétation du "Ni dieu ni maître".

    L’économie s’est longtemps donnée comme la science de la production des conditions d’existence à l’échelle du corps social. Aujourd’hui, alors que son influence est massive et pressante comme elle ne l’a jamais été auparavant, force est de constater qu’en fait l'économisme ne théorise que l’enrichissement des uns et la paupérisation des autres, et qu’elle n’a jamais théorisé rien d’autre.

    Son caractère non scientifique est patent, puisque, si elle exprime le maximum de rationalité de la faction des puissants, elle suppose le maximum d’irrationalité de la société tout entière. Non seulement l’économie ne s’est jamais souciée des conditions de vie des peuples (voir le paysage de la société industrielle), mais encore elle ne se soucie désormais même plus des conditions de survie de l’espèce. L’économie a toujours évacué le vivant de ses comptes d’arrière-boutique. Et c’est ainsi que ses doctes injonctions mènent allégrement tout le monde droit dans le mur.

   Les porte-parole étatiques et gouvernementaux des différents groupes d’intérêt qui mènent cette danse macabre ne s’embarrassent du reste même plus des mensonges justificatifs d’inspiration religieuse ou philosophique qui naguère visaient à justifier leurs exactions : ce que montre l’insolence inouïe d’un Hollande vis-à-vis des « sans-dents » ou celle d’un Macron concernant les « assistés », c’est qu’ il leur est désormais superflu de se poser en détenteurs du bien commun.

     Quant aux médias, qui s’activent à porter ce discours dans chaque strate de la société, ils apportent quotidiennement la preuve que l’économie a pour seul contenu le constat d’un rapport de domination sociale solidement établi et d’une extrême violence, pour seule force de conviction la profession de foi de ceux qui s’en font les hérauts, pour seul appui la crédulité de ceux qui les écoutent.

   C’est en conséquence un travail de démystification qui s’impose à la critique. Il faut montrer combien le roi est nu – et criminel.

    Ces considérations expliquent partiellement mon adhésion aux Économistes Atterrés depuis la création de ce collectif, après en avoir été le signataire de notre premier manifeste.

ENFOIRÉS DE NOTRE ESPÈCE !

  
  En taxonomie, l'espèce se définit comme un ensemble d'êtres vivants :

– susceptibles d’échanger du matériel génétique,

– et produisant des descendants eux-mêmes féconds.

   Il est donc légitime de parler d’espèce humaine, puisque les humains, quelle que soit la nuance colorée de leur épiderme, leur origine géographique, la diversité de leur faciès ou le contenu de leur compte en banque, ont tous, sans exception, la faculté de se reproduire entre eux.

    La notion de race humaine, quant à elle, a été introduite au siècle des Lumières, celui-là même qui a découvert les vertus du libéralisme, pour opérer des classifications hiérarchiques internes à l’espèce selon des critères morphologiques et/ou culturels.

  Scientifiquement, la notion de race appliquée à l’humain est une absurdité. Les recherches l’ont démontré depuis le milieu du XXe siècle : elle ne correspond à aucune loi sélective naturelle. 

    En effet, l’espèce humaine se définit par une conformité génétique supérieure à 99,7 %, et elle n’admet pas la moindre subdivision. Parmi les hommes, une seule différence biologique est attestée, elle n’est attribuable qu’aux 8 groupes sanguins : 0, A, B, AB (positif et négatif). Un homme et une femme de couleur différente mais de même groupe sanguin sont donc plus proches (et compatibles) que deux hommes de même couleur mais de groupe sanguin différent. On comprend ainsi qu’il soit fondé d’éprouver plus d’affinités pour un immigré bloqué à Calais que pour un Macron qui débloque à Paris.

   Le terme de race est donc désormais réservé à la description des espèces et sous-espèces du monde animal en général.

  Mais si la notion de race humaine est scientifiquement irrationnelle, elle est idéologiquement fort active. S’il n’y a de race nulle part, on rencontre des racistes partout

   Le racisme est d’abord un produit de la colonisation du reste du monde par l’Occident. La race supérieure des vainqueurs suppose logiquement les races inférieures des vaincus. Le racisme est ici un jugement politique arbitraire. Il vise à exprimer et à justifier un rapport de force entre différents groupes humains. 

    Mais c’est aussi le résultat de la colonisation des peuples occidentaux eux-mêmes. Tout au long de leur histoire, ces derniers ont été vidés de leur être propre et de leur culture. Ils l’ont été par la violence et par le poids de la religion et de l’idéologie de leurs maîtres. L’homme occidental n’est plus rien que sa soumission à un ordre suicidaire ; tout lui est hostile et le menace. Le racisme relève alors du repli frileux sur une image identitaire vidée de tout contenu. Plus encore que la peur de l’autre, il exprime le malheur de n’être jamais soi, et l’angoisse propre à cette aliénation.

Il faut se faire une raison : il n’existe pas d’ « enfoirés de leur race », il n’y a que des enfoirés de notre espèce.

De quelle sécurité parle-t-on ?

Des fois j’arrive plus à savoir si c’est moi qui débloque ou si c’est le monde qu’est devenu une fosse septique.

Les deux. Mais votre plus gros problème, c’est que vous êtes un moraliste.
James Crumley, Le Dernier Baiser (1978)

    En France, l’inscription de l’état d’urgence dans la loi a balayé les dernières illusions qu’on pouvait entretenir sur ce qu’est la démocratie.

   Dans la société spectaculaire marchande, on existe à proportion de ce qu’on achète. De ce fait, tout individu éjecté hors du monde enchanté des prix et du revenu se retrouve brutalement privé de l’accès sanctifiant aux marchandises. Il est alors condamné à une forme inexorable de mort sociale, au rebut.

  Or, les dérives capitalistiques de ces dernières décennies impliquent la suppression programmée du travail en général. Cette politique revêt par euphémisme l’appellation de « lutte contre le chômage de masse ». C’est là une menace qui n’épargne pas grand monde. De plus, quand la richesse se concentre, la pauvreté se propage et se radicalise – dans tous les sens du terme. On voit dès lors se répandre dans la société un sentiment oppressant d’insécurité, de peur de l’autre, accentué par la perte des repères traditionnels, la virtualisation des rapports humains et l’éradication de tout sens de la communauté.

   C’est cette angoisse diffuse que les machines à fabriquer de l’opinion détournent de ses causes profondes : elles transforment un besoin légitime de sécurité en obsession de masse d’autant plus anxiogène qu’elle est abstraite et indéterminée.

    Ce qui est tout à fait concret, en revanche, c’est l’archaïque nécessité pour les possédants de protéger leurs avoirs. À l’instar d’Adam Smith dans ses Conférences, les tenants du libéralisme ont toujours appelé un État fort : « S'il n'y a pas de propriété, il ne peut y avoir de gouvernement, car le but même de celui-ci est de protéger la richesse et de défendre les riches contre les pauvres. »

   En résumé, la République, à laquelle est attribuée la vocation d’incarner et de garantir la sécurité, reste un univers où tout le monde a peur : les gueux de ne jamais rien avoir, et les rupins de perdre ce qu’ils ont.

   Plus original est le tour de passe-passe « démocratique » qu’opère le système médiatique, et qui consiste à faire accroire que ce qui vaut pour les seconds vaut pour les premiers. Cependant, la rengaine immarcescible de la « réforme » de l’État ne tire son sens que de l’éloge des « marchés », et les objectifs et le contenu de toutes les lois « sécuritaires » ne se conçoivent pas indépendamment de la liquidation des droits sociaux et économiques. Dans ces conditions, on comprend que les appels à la sécurité publique doivent rester aussi fumeux qu’incantatoires.

   Naguère, la face sociale et la face civile de la sécurité (ou de la « sûreté », comme il est parfois écrit) ont toujours été présentes dans les Déclarations des droits de l’homme.

    Dans la Déclaration de 1789, la sûreté consiste à garantir chaque individu contre l’arbitraire. Selon l’article 2, la sûreté est l’un des quatre droits naturels et imprescriptibles, avec la liberté, la propriété et la résistance à l’oppression. (L’égalité n’apparaîtra au même article qu’en 1793.)

  La Déclaration de 1793 donne de la sûreté une définition plus large, en précisant qu’elle « consiste dans la protection accordée par la société à chacun de ses membres pour la conservation de sa personne, de ses droits et de ses propriétés». Elle affirme en outre que la société a l’obligation d’assurer la « subsistance des malheureux ».

   La Déclaration universelle de 1948 n’utilise le mot « sécurité » que pour affirmer :

– À l’article 22, que toute personne a, « en tant que membre de la société, le droit à la sécurité sociale » ;

– Et à l’article 25, le « droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté ».

   Mais aujourd’hui, alors que la privatisation de la Sécurité sociale est en cours, il est significatif de constater que la sécurité au sens civil du terme est devenue la source d’inspiration exclusive de tout discours politicien. L’ordre civil se consacre à la seule libre circulation des marchandises et à la préservation de la production de plus-value. Il ne vise qu’à la répression du désordre social qu’il génère. Tout individu est à priori suspect. La sécurité ne se conçoit plus que dans l’aliénation progressive et inexorable de toutes les libertés qui subsistent.

Pour les Gilets Jaunes, 
contre la faux-culterie à tous les étages


    Macron a enfin ouvertement donné à la gauche la place qui a toujours essentiellement été la sienne : à droite d’un échiquier politique hémiplégique. C’est grâce à la social-démocratie allemande, en 1919, que la gauche a découvert sa vocation historique : trahir honteusement ses partisans. Et s’il faut au moins lui reconnaître un mérite, c’est de n’être jamais revenu sur cette ligne politique.

    Quant à ceux qui s’en revendiquent encore (PCF, PS, Génération(s), EEV, France soumise, trotskystes décérébrés se réclamant de la "gauche plurielle"), ils ne sont que la partie résiduelle, calamiteuse et décomposée de ce naufrage intellectuel et moral. S’ils se cantonnent encore « à gauche » d’un système qu’en fait ils plébiscitent de toute leur âme maigrichonne, c’est parce que plus personne n’a plus rien à tirer de leur incompétence.

    Le clivage gauche/droite est depuis toujours une fiction. Les deux factions spectaculaires sont à la botte des marchés, et ne se distinguent que par les ambitions rivales de leurs chefs. En raison du rôle grotesquement démesuré de la dette, du crédit et des produits spéculatifs (le capital fictif selon Marx) dans le processus d’accumulation mondialisée du capital, l’auguste comme le clown blanc de cette sinistre farce ont tout à donner aux créanciers et tout à prendre à leurs électeurs. Leur travail à tous deux consiste à renforcer l’emprise idéologique et matérielle d’un système économique dédié à l’extension indéfinie de la valeur d’échange, et qui s’est donné pour mission de dépouiller les activités humaines de toute valeur.

    Les uns envisagent le capitalisme sous l’angle du profit immédiat, les autres sous celui du travail perçu comme une action émancipatrice. Mais profit et travail sont les deux faces du même processus d’exploitation et d’aliénation, au terme duquel les individus sont expropriés d’eux-mêmes.

    Le travaillisme est une religion capitaliste. Au stade de l’économie capitaliste où nous nous trouvons, le travail ne produit plus les conditions d’existence des êtres humains, mais la destruction de leurs conditions d’existence – le désastre écologique en est la preuve. La seule vertu du travail est de créer du profit, et si le totalitarisme économique mondialisé programme et organise désormais sa disparition, c’est tout bonnement parce qu’il n’est plus assez rentable.

    La pratique des ronds-points le samedi annonce le refus définitif de ces pratiques répugnantes et de leur abject habillage spectaculaire. Les Gilets jaunes sont révélateurs du point d’explosion prochain de ce système corrupteur et suicidaire, qui ne prodigue aux humains que des marchandises frelatées et le dégoût de leur humanité.

« Cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous y fiez pas, ô hommes du monde : il faut que les choses changent. » (Bossuet, Sermon sur la providence)

Devrons-nous brandir les têtes de la chienlit sur nos piques ?