Ehpad & Coronavirus

MOURONS EN PAIX, VIEILLES GENS,
MOURONS GAIEMENT !

- 19 mars 2020. Une circulaire de l'ARS d'Ile-de-France, référence Covid 19 010, recommande, sous le visa du ministère des Solidarités et de la Santé et dans le cadre de d'une "décision admission des patients en unités de soins critiques," de prendre en compte "pour les patie Civid [ les critères d'] âge".

— 28 mars 2020. Lors de la conférence de presse organisée par Édouard Philippe et Olivier Véran, le professeur Karine Lacombe, spécialiste en virologie et conseillère des susnommés, a expliqué que « Les places de réanimation [n’étaient] pas proposées à des personnes âgées, comme cela se fait tous les jours ».

— 30 mars 2020. Contrairement à l'avis de la Commission consultative nationale d' éthique et du Conseil scientifique,  le gouvernement demande aux Ehpad un isolement individuel des pensionnaires. 
 

Le darwinisme social[1] en tant que mode de gestion des crises…

  Selon le recensement du 9 avril 2020[2], on compterait 4166 morts par Covid-19 dans les Ehpad (Établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes). Cependant, la Direction générale de la santé se dit incapable de savoir ce qui se passe dans 60 à 70 % des établissements accueillant des personnes dépendantes. Pourquoi s’en étonner ? Cette institution n’en a manifestement rien à cirer.

   Mais si la vie des gens leur est indifférente et importune, à quoi bon ces aréopages de jean-foutre véreux[3] qui se gobergent aux frais de la princesse, ces escobars qui se gargarisent en énumérant les décès imputables à leur impéritie devant la pandémie de coronavirus, en imposant aux foules des semaines de confinement, en décrétant l’inutilité puis l’obligation de porter des masques indisponibles et la nécessité de se faire tester en l’absence de tests ? À quoi bon tous ces organismes[4] et ces conseillers serviles d’un monarque visiblement médusé par sa propre incompétence et piégé par la politique criminelle de ses prédécesseurs ? À quoi bon tous ces cloportes qui, en matière de santé publique, préfèrent le pistage informatique et gendarmesque des citoyens au dépistage préventif de la maladie ? 

   Mais à appliquer fidèlement les consignes d’un capitalisme qui préférera toujours la bourse à la vie, et qui, tout au long de son histoire, pour accumuler encore plus de profit, s’est systématiquement attaqué aux bases de l’existence humaine !

   En tout cas, ces « responsables » (mais jamais coupables, comme le veut une récente tradition bien de chez nous[5]) ne sauraient arguer de leur ignorance des conditions de survenue de la pandémie : ils sont censés disposer de tout le matériel nécessaire à leur gouverne. À partir de 1999, la France a réuni une gigantesque base de données grâce à un système centralisé de protection médico‐sociale couvrant l’ensemble de la population : le Système national d’information inter-régimes de l’assurance maladie (Sniiram)[6]. Depuis les années 1990, le terme « big data » (métadonnées) avait pris la signification d’un défi technologique à relever pour analyser de grands ensembles de données, d’abord scientifiques, mais de plus en plus souvent collectées au quotidien par divers moyens techniques. Cette appellation désignait donc à la fois la production de données massives et le développement de technologies capables de les traiter afin d’en extraire des corrélations ou du sens

   En fait, la canicule de 2003 a permis de mesurer dans toute son ampleur la vacuité de cette mathématisation étatique : ce drame a coûté la vie à 15 000 vieillards, et au total n’aura servi qu’à imposer une journée de « solidarité » coûtant ad eternam sept heures de travail non rémunérées aux salariés, et impliquant, depuis 2013, un prélèvement sur les pensions des retraités imposables.

   Pas plus en cette circonstance que dans d’autres, les « élites politiques » ne se sont inquiétées des informations recueillies par leurs organisations sanitaires bidon. Qui plus est, obnubilées par les impératifs d’une gestion aveuglément comptable de la population, elles ont préféré saborder méthodiquement le système médico-hospitalier sur l’autel de la rentabilité.

   L’Étude nationale des coûts (ENC), le Resid-Ehpad (Application de gestion des mouvements des résidents) ([7]) et le Sniiram ne cachent pas leur conception des Ehpad. Ces systèmes d’informatisation sont de vulgaires outils de « management », uniquement centrés sur la gestion et l’administration d’entreprises. En résumé, les impératifs d’une gériatrie dédiée à la santé de la personne âgée (prévention, traitement, réadaptation, surveillance continue), comme ceux de la gérontologie  en tant qu’étude scientifique de tous les aspects du vieillissement (d'ordre sanitaire, sociologique, économique, comportemental et autres), sont pour eux hors de propos.

   En 1960, on pouvait lire sous la plume de Friedrich Hayek, le chantre du néolibéralisme, la préconisation d’un type de rationalisation médicale distinguant les solvables (en l’occurrence, solvables en termes de travail) de ceux qui ne le sont pas : « Cela peut sembler brutal, mais il est probablement dans l'intérêt de tous que dans un système libéral les personnes pleinement employables soient souvent soignées rapidement d'une maladie temporaire et sans danger au prix d'une certaine négligence à l’égard des aînés et des malades incurables. Dans les systèmes de médecine d'État, nous constatons généralement que ceux qui pourraient être rapidement rendus à leur activité doivent attendre longtemps, car les installations hospitalières sont utilisées par des gens qui ne feront plus jamais rien pour leurs semblables. »[8]

   C’est ce principe eugéniste qui, depuis plus de deux décennies, s’inscrit strictement dans les faits et vise les surnuméraires du capitalisme : les travailleurs pauvres, les indigents et les vieux.

 

Les charognards aux aguets


   Tout comme les hôpitaux, les Ehpad publics sont depuis plusieurs décennies soumis à une analyse menée d’un seul point de vue comptable. La « rationalisation étatique des coûts » implique des logiques organisationnelles qui non seulement contribuent à aggraver la surexploitation des « soignants », mais encore à altérer de manière désastreuse le bien-être et la santé des résidents.

   Quant aux Ehpad privés, ils ont pour la plupart été pris en main par des consortiums mafieux qui organisent pour leur propre compte la marchandisation du grand âge et de ses souffrances. Qui pourrait se permettre de négliger la rentabilisation de cette niche intermédiaire entre la vie et la mort ? Et dans ce contexte, pourquoi se soucier outre mesure du bien-être de ces patients-marchandises plus que les industriels ne se préoccupent de la qualité de leurs produits ?

   De fait, certains de ces « lieux de fin de vie », transformés  en « mouroirs »[9], sont des affaires juteuses et des produits spéculatifs de premier choix, bénéficiant en outre d’un financement public et du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi)[10]. Le ballet des regroupements, des ventes et des achats qui anime ce secteur voué, on aimerait le penser, à une plus grande sérénité, ne permet pas d’en douter. Il est vrai que la clientèle, vestige du « baby boom » de l’après-guerre, est intarissablement remplaçable, et que son état de détresse ne la dispose pas à la récrimination. Ici, on joue sur du velours.

   Il est également vrai que le personnel est souvent aussi déqualifié qu’il est sous-payé, situation de vulnérabilité qui laisse tout loisir aux Gentils Animateurs de ces « maisons » de se consacrer pleinement à la survalorisation de leurs investissements[11]. Ainsi l’entreprise Korian gère des « maisons de retraite » comme l’Ehpad « La Riviera » à Mougins, dans les Alpes-Maritimes (où l’on dénombrait 34 décès par Covid-19 au 7 avril 2020), ou celui des « Coteaux de l’Yvetten », dans l’Essonne (20 décès liés au Covid-19, au 9 avril 2020), ainsi que celui de « La Chêneraie », à Lherm, en Haute-Garonne (où, le 31 mars 2019, cinq résidents sont décédés à la suite d’une intoxication alimentaire, et où une vingtaine d’autres pensionnaires ont dû être hospitalisés). Né du regroupement de quatre sociétés spécialisées dans ce domaine d’avenir (Finagest, Sérience, Réacti-malt et Medidep), ce groupe dirige 800 établissements en Europe, dont 364 en France ; en 2018,  son chiffre d’affaires s’élevait à près de 3,34 milliards d’euros.

   Cependant, n’en déplaise aux nymphettes, aux jouvenceaux et aux agents de la technostructure régnante, la vieillesse est le sort de chacun[12] : elle nous concerne tous, dans notre multiplicité et dans notre diversité. Et pas seulement à travers le sort de nos pères et de nos mères, car les personnes âgées sont en fait notre avenir

   Comment dès lors prendre par-dessus la jambe le sort qui leur est réservé, leur enfermement, sous prétexte de « dépendance », dans des institutions indifférentes à leur individualité, à leurs besoins, à leur dignité, à leur santé ? Sommes-nous devenus à ce point indifférents à nous-mêmes ? Comment ne pas honnir et combattre une politique pour qui les vieux ne valent qu’en tant que pertes et profits ?

 

Le 10 avril 2020

 

Corédigé avec Gérard Dressay de la Boufette

 

[1] Le darwinisme social applique à l’humanité la théorie de la sélection naturelle développée par Darwin, alors que ce dernier la réservait au monde animal. Il prône le rejet de toute mesure sociale dans le processus dominant de concurrence généralisée afin de favoriser la survie des « plus aptes » et l’élimination des autres.
[2] http://www.leparisien.fr/societe/coronavirus-424-nouveaux-deces-recenses-a-l-hopital-12-210-au-total-09-04-2020-8297193.php

[3]  On ne compte plus les conflits d’intérêt émaillant le parcours de ces spécialistes d’on ne sait trop quoi et des membres de ces multiples commissions. Concernant le Haut Conseil de santé publique, voir https://www.marianne.net/politique/ambiguite-gouvernementale-liens-d-interets-au-sommet-de-l-etat-enquete-sur-la-guerre.

[4] Il n’y a rien à attendre des « experts » des ARS (Agences régionales de santé), dont les nominations relèvent majoritairement du clientélisme politique. Leur rôle est d’appliquer les instructions du gouvernement en matière de santé. Un de leurs faits de guerre les plus notables est d’avoir cautionné les fermetures des « services d’urgences » qui font actuellement défaut aux « mourants » des Ehpad.
[5]  Jurisprudence Georgina Dufoix-affaire du sang contaminé. En avril 1991, cette ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale mise en cause avec Laurent Fabius et Edmond Hervé, déclare aux médias : « Je me sens profondément responsable ; pour autant, je ne me sens pas coupable, parce que vraiment, à l’époque, on a pris des décisions dans un certain contexte, qui étaient pour nous des décisions qui nous paraissaient justes. »
[6] Cet organisme rassemble de façon anonyme, individualisée et exhaustive, toutes les prestations remboursées sur trois ans plus l’année en cours aux assurés des différents régimes d’assurance maladie. Il ne comporte pas d’information quant aux résultats cliniques en relation avec les prescriptions ou examens, mais contient les informations relatives aux affections de longue durée (ALD)[6]. L’ensemble de ces informations est chaîné à celles relatives aux séjours hospitaliers fournies par le Programme de médicalisation des systèmes d’information (PMSI).
[7] Resid-ehpad ne contient pas de données médico-sociales. L’outil Resid-ehpad permet aux Ehpad de transmettre à l’Assurance maladie les listes de leurs résidents et leurs mouvements. Des informations sont également collectées sur les établissements : option tarifaire (partielle ou globale, conditionnant les postes de soins couverts par le forfait versé par l’Assurance maladie à l’établissement), présence ou non d’une pharmacie à usage intérieur (PUI, conditionnant le fait que les médicaments entrent dans le forfait versé par l’Assurance maladie ou non, et sont donc repérables individuellement ou non).
[8] The Constitution of Liberty, 1960, (Collected Writings), vol. 3, pp. 405 et suiv. Cité dans l’éditorial du n°16 de la revue Exit !, mai 2019, http://www.palim-psao.fr/2019/04/editorial-du-n-16-de-la-revue-exit-crise-et-critique-de-la-societe-marchande-par-thomas-meyer-mai-2019.html.
[9] Précisons, si nécessaire, que cette appellation n’incrimine en rien des soignants, dont le dévouement est pour la plupart irréprochable, et qui subissent eux aussi la loi d’un néocapitalisme d’autant plus impitoyablement déchaîné qu’il est en situation de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions.
[10] Cette mesure constitue un des hauts faits d’armes de Macron, ce banquier entré officiellement en politique en 2007, sous Sarkozy. Elle a été transformée, depuis le 1er janvier 2019, en un allègement de cotisations sociales pérennes et à effet immédiat.
[11] Hella Kerief, Le scandale des Ehpad, une aide-soignante dénonce le traitement indigne des personnes âgées, 2019, Hugo Document.
[12] Personnellement, je suis plus proche de la redingote en sapin que du sein de ma mère
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